Islam : foi, éthique & société · 03/08/2026
Le crédit à intérêt : rejet et alternatives.
En deux phrases. Je refuse le prêt à intérêt d’abord parce que la riba est interdite par une loi que je crois révélée, une loi qui protège les biens, et derrière eux la vie et la liberté. Mais cette interdiction porte une sagesse que l’on peut saisir sans partager ma foi : depuis Hammurabi, toutes les grandes civilisations ont bridé l’intérêt, parce que sa logique, laissée libre, garantit un rendement à celui qui ne porte pas le risque et finit par asservir celui qui le porte.
Je veux construire une entreprise, et je veux un jour posséder mon logement. Pour ces deux projets, le chemin moderne mais non traditionnel porte le même nom : la dette à intérêt. Et je choisis de ne pas l’emprunter. Ce refus passe souvent pour une contrainte que je m’imposerais par dogme. Il m’a en réalité donné une grille de lecture sur l’argent, le risque et la propriété, et cette grille tient debout bien au-delà de ma religion.
Ma première raison de refuser la riba n’est pas économique : elle est révélée (section religieuse, cliquer pour déplier)
Il faut nommer les raisons dans l’ordre où elles pèsent pour moi. La première n’est pas économique, elle est religieuse. Je tiens la riba, le surplus tiré du seul prêt d’argent, pour interdite par une loi que je crois révélée. La riba prend plusieurs formes, 2 principalement : les intérêts appliqués en contrepartie d’un délai de remboursement, et l’échange inégal de deux biens de même nature (ex: or contre or) avec une différence de quantité ou à des moments différents.
Le Coran ne range pas cette faute parmi les manquements commerciaux ordinaires. Il oppose le commerce, permis, à la riba, interdite, puis il annonce à ceux qui persistent une guerre de la part d’Allah et de Son Messager (1). Un autre passage interdit de se nourrir de la riba en la multipliant (2). Le Prophète, sur lui la paix, a maudit celui qui la consomme, celui qui la verse, le témoin et le scribe, en précisant qu’ils sont tous égaux devant cette faute (3). Elle figure enfin parmi les sept péchés que la tradition qualifie de destructeurs (4).
Cette interdiction sert l’un des grands objectifs de la loi. Les savants, d’al-Ghazâlî à al-Shâtibî, ramènent la finalité de la charia à cinq nécessités à préserver : la religion, la vie, la raison, la filiation et les biens (maqâsid al-sharîʿa). La riba attaque les biens (mâl), et par eux la liberté de celui qui s’endette. Certains disent aussi qu’elle endommage la religion, en focalisant l’intégralité du temps des personnes sur sa survie économique.
Sur le principe, l’interdiction fait l’objet d’un consensus ancien. Sur l’application à tel ou tel montage financier moderne, les avis divergent, et cette vérification revient à un savant qualifié, non à un article. C’est une exigence de méthode, pas une précaution.
Voilà pour la source. Le reste de cet article poursuit un autre but. Il ne cherche pas à imposer un texte que le lecteur ne partage peut-être pas, mais à exposer la sagesse de l’interdit, sur le terrain qui me concerne directement, entreprendre et se loger.
Aucune grande civilisation n’a laissé l’intérêt entièrement libre
L’idée que brider l’intérêt serait une singularité musulmane ne résiste pas à l’histoire. Bien avant l’islam, les sociétés ont encadré ou interdit le prêt à intérêt.
Le Code de Hammurabi, il y a près de trente-huit siècles, plafonnait déjà légalement les taux, à 33 % sur les prêts en grain et à 20 % sur les prêts en argent, et il confisquait capital et intérêts au marchand qui dépassait ces seuils (5). La Torah interdit le prêt à intérêt entre membres de la communauté, dans l’Exode, le Lévitique et le Deutéronome (6). L’Église chrétienne a condamné l’usure pendant plus d’un millénaire, en reprenant l’argument d’Aristote resté célèbre au Moyen Âge, selon lequel l’argent n’engendre pas l’argent (7).
Ces traditions se rejoignent sur un point qui mérite qu’on s’y arrête. L’argent, en lui-même, ne produit rien ; le faire enfanter de l’argent, hors de toute activité réelle, a partout paru suspect.
Cela vaut aussi comme miroir tendu aux miens. Des musulmans recourent au prêt à intérêt, par contrainte réelle parfois, par facilité souvent. Rappeler l’interdit ne désigne personne en particulier ; il nous concerne tous, moi le premier.
Ce que ces sociétés redoutaient, c’est la pente vers la servitude par la dette
Si toutes ont posé des digues, c’est qu’elles voyaient vers quoi le courant menait.
Laissée sans frein, la logique de l’intérêt se déploie mécaniquement. Les intérêts se composent, le défaut se capitalise, la dette grossit et survit à la ruine de celui qui l’a contractée. Dans les systèmes anciens, elle se transmettait même aux enfants.
Cela porte un nom et laisse des traces dans l’histoire. Le nexum romain livrait le débiteur insolvable à son créancier comme un bien, et il a fallu attendre la Lex Poetelia, vers 326 avant notre ère, pour l’abolir. Le Proche-Orient ancien connaissait l’esclavage pour dette, que le Jubilé biblique effaçait tous les quarante-neuf ans (Lévitique 25).
Le crédit d’aujourd’hui n’est pas cet esclavage, et je ne le prétends pas. Il est consenti, borné, et l’on peut en sortir par la revente, le remboursement anticipé ou la faillite civile. Ce qui l’empêche de redevenir une servitude, ce sont précisément des lois : le taux d’usure qui plafonne les intérêts (8), le reste-à-vivre insaisissable, la procédure de surendettement, l’effacement du reliquat, la protection de la résidence principale.
On m’objectera que toute pratique se régule, et que le salariat a bien produit le droit du travail. La distinction est pourtant nette. Le code de la route ne combat pas l’automobile, il l’organise ; le droit du travail corrige un déséquilibre mais préserve l’échange, du travail contre un salaire. Le reste-à-vivre et le plafond d’usure ne perfectionnent rien du tout : ils empêchent le prêt à intérêt d’aller au bout de sa propre logique.
Le test se pose simplement. Retirez toutes les protections légales. Le salariat demeure un échange, éprouvant peut-être, mais un échange. Le prêt à intérêt, lui, redevient le nexum. Une pratique qu’il faut ainsi tenir en laisse pour qu’elle n’asservisse pas nous renseigne sur sa nature profonde. En France aujourd’hui encore, près de 73 % des dossiers de surendettement comportent au moins un crédit à la consommation (9) : la digue tient, mais le courant pousse toujours.
L’intérêt n’est d’ailleurs pas seulement toléré, il est institutionnalisé, posé comme le comportement par défaut de l’argent. Tout retard de paiement fait courir de plein droit des intérêts au taux légal, sans que le créancier ait à prouver le moindre préjudice (article 1231-6 du Code civil) (31) : au premier semestre 2026, ce taux atteint 6,67 % pour une créance due à un particulier (32). L’administration fiscale peut même requalifier en donation déguisée un prêt familial à taux zéro qui ne serait ni écrit, ni déclaré, ni réellement remboursé (33), comme si prêter sans rien exiger en retour devait éveiller le soupçon. Refuser l’intérêt, ce n’est donc pas écarter un produit parmi d’autres, c’est nager à contre-courant d’un système qui le présume partout.
Voilà pourquoi le prix n’est pas un simple détail. Cette rémunération qui court avec le temps et se compose sur lui est déjà, en elle-même, au cœur du problème.
Le temps a une valeur réelle, mais ce n’est pas le temps que l’intérêt fait payer
Il faut accorder à l’intérêt ce qui lui revient, faute de quoi la critique sonne creux. Cent euros aujourd’hui valent davantage que cent euros dans dix ans, même sans la moindre inflation, pour trois raisons qui n’ont rien de monétaire. Une promesse de paiement futur reste un pari sur la solvabilité de celui qui promet, tandis que l’argent en main est certain. Nous préférons naturellement disposer d’un bien maintenant plutôt que plus tard. Et cette somme, au lieu d’être prêtée, pourrait être engagée dans une activité productive.
La valeur du temps existe donc, et je ne la conteste pas. Ma position se situe ailleurs, et elle est plus précise. Ce que l’intérêt rémunère n’est pas le temps, qui ne produit rien par lui-même, mais une créance garantie, servie en premier, indifférente au sort réel de ce qu’elle finance.
Sur 100 000 euros empruntés, on produit un surplus de 25 000 euros à distribuer
Prenons un cas chiffré, parce que les ordres de grandeur déplacent le débat mieux que les principes.
En France, pour 100 000 € empruntés, un emprunteur rembourse en moyenne environ 127 000 € sur la durée de vie du crédit. Sur ce brut, le système en perd à peu près 2 000 € en défauts et créances abandonnées : il collecte donc un flux net d’environ 125 000 €, et le surcoût net s’établit autour de 25 000 €. Ces défauts ne sont pas anecdotiques à l’échelle du pays. Pour la seule année 2024, le coût du risque des banques françaises sur leurs crédits aux entreprises a bondi de 6,6 milliards d’euros, soit 28 % de plus en un an, et le taux de créances non performantes approche 3,7 % sur l’ensemble des crédits aux entreprises, près de 4,7 % pour les PME (20).
Ces 25 000 € ne s’entassent pas (tous) dans le coffre du banquier. Ils se répartissent, en ordre de grandeur, ainsi :
| Bénéficiaire | Part du surcoût |
|---|---|
| Rémunération des ressources de la banque (déposants, marché) | 12 500 € |
| État (fiscalité) | 6 000 € |
| Banque (marge nette) | 3 500 € |
| Intermédiaires (notaires, courtiers) | 1 800 € |
| Assureurs et garants | 1 200 € |
| Total | 25 000 € |
Ordres de grandeur (modèle normalisé). La marge nette de la banque est la plus petite part.
La marge paraît mince, mais la banque n’immobilise que 3 000 € pour prêter 100 000 € : le levier fait le reste
La marge de 3 500 € appelle une précision décisive. Pour prêter 100 000 €, la banque n’engage presque rien de ses propres fonds. La réglementation prudentielle de Bâle III lui impose un ratio de levier d’environ 3 %, ce qui revient à détenir à peu près 3 000 € de fonds propres pour porter ce prêt de 100 000 € (18). Ces 3 000 € de capital ne sont pas les 3 000 € de coûts de gestion déjà retranchés de sa marge : ce sont les fonds propres qu’elle doit garder en réserve, une tout autre chose que ses frais d’exploitation.
Les 97 000 € restants, la banque ne les possède pas, elle les crée. Une banque ne prête pas une épargne déjà déposée : lorsqu’elle accorde un crédit, elle inscrit d’un même geste le prêt à son actif et un dépôt neuf au compte de l’emprunteur, c’est-à-dire de la monnaie nouvelle (16). Cette monnaie scripturale, créée par le crédit, représente aujourd’hui plus de 90 % de la monnaie en circulation.
Créer la monnaie ne veut pas dire la financer gratuitement. Dès que l’emprunteur dépense son crédit, le dépôt file vers une autre banque, et la nôtre doit se procurer des ressources pour garder le prêt à son bilan : dépôts et comptes à terme rémunérés, obligations, refinancement de marché, et en dernier ressort la banque centrale à son taux. C’est cette rémunération des ressources que l’on retrouve dans les 12 500 € du tableau plus haut. Son montant suit d’ailleurs les taux : quasi nul quand ils sont à zéro, sensible quand ils remontent.
Sa marge nette se mesure donc sur les 3 000 € qu’elle a réellement immobilisés, pas sur les 100 000 €. Voilà le vrai moteur du métier : une marge fine par euro prêté, démultipliée par un levier d’environ trente-trois fois. Ramené à l’année, le rendement de ces fonds propres n’a rien de scandaleux, il ressemble à la rentabilité ordinaire d’une banque. Le point est ailleurs, et c’est encore la répartition du risque, en capital cette fois. L’emprunteur engage 100 000 €, la banque en risque 3 000. Un rapport de plus de trente contre un. La banque n’a presque pas de peau dans le jeu, et la règle le lui permet.
Ce levier n’est d’ailleurs pas le même selon ce que l’on finance. La réglementation exige moins de capital pour un crédit immobilier que pour un crédit d’entreprise, parce que la brique, gage saisissable, reçoit une pondération de risque faible.
| Pour 100 000 € prêtés | Fonds propres exigés |
|---|---|
| Crédit immobilier résidentiel (pondération 35 %) | environ 2 450 € |
| Crédit à une entreprise non notée (pondération 100 %) | environ 7 000 € |
| Plancher de levier, tous crédits (ratio 3 %) | environ 3 000 € |
À fonds propres égaux, une banque peut ainsi porter près de trois fois plus de crédit immobilier que de crédit à une entreprise (19). Le crédit immobilier n’est pas seulement préféré parce que le gage est saisissable, il l’est aussi parce qu’il coûte moins cher en capital. La création monétaire et ces faibles exigences poussent dans le même sens, vers la pierre déjà bâtie.
Le crédit immobilier ne résout pas le problème du logement, il en est une cause
J’en viens à ce qui me touche de près. On présente le crédit immobilier comme la clef de l’accès à la propriété. Adair Turner, ancien président du régulateur financier britannique au sortir de la crise de 2008, et donc peu suspect d’hostilité au marché, décrit exactement l’inverse (10).
On imagine que les banques financent d’abord l’entrepreneur porteur d’une bonne idée. Dans les faits, l’essentiel du crédit sert à acheter des actifs qui existent déjà, l’immobilier au premier chef. La raison est structurelle : prêter contre une brique offre un gage saisissable, prêter contre une idée expose à un risque nu, et le crédit à intérêt préfère systématiquement le gage.
Le mécanisme tourne alors en boucle. Davantage de crédit immobilier soutient la hausse des prix, la hausse des prix relève la capacité d’emprunt exigée, et cette capacité appelle encore plus de crédit. Le régulateur lui-même a dû plafonner l’endettement des ménages à 35 % de leurs revenus et la durée des prêts à 25 ans (11), pendant que la durée moyenne s’allongeait jusqu’à près de 21 ans (12).
À ce biais s’ajoute le ressort réglementaire vu plus haut : le crédit immobilier immobilise moins de fonds propres, la banque peut donc en accorder davantage et créer d’autant plus de monnaie pour acheter la pierre. Le gage est ainsi préféré deux fois, par prudence commerciale et par la règle prudentielle.
Le renversement est là, et il est décisif. Le crédit à intérêt n’est pas le remède au problème du logement, il en est l’une des causes : il rend le toit inaccessible sans endettement massif, puis se présente comme la solution à l’inaccessibilité qu’il a lui-même nourrie.
Cette lecture change aussi ma posture envers les autres. Je n’en veux pas à celui qui a signé un prêt sur vingt-cinq ans pour loger sa famille. Nous subissons le même système, et c’est ce système que je cherche à mettre en cause.
La dette fait porter le risque à l’emprunteur seul, quand le partage le répartit avec le financeur
Le même déséquilibre se retrouve dans le financement d’une entreprise, et il y devient limpide.
Reprenons 100 000 € engagés dans un projet. Sous forme de dette classique, le remboursement est fixe et prioritaire : la banque est servie la première, au taux convenu, tant qu’il reste des actifs, que le projet prospère ou survive à peine. Rapporté à la durée, l’effort de trésorerie exigé est lourd. Un crédit à la consommation sur quatre ans réclame environ 27 500 € par an, soit plus du quart du capital chaque année, pour un bien qui ne rapporte rien. Un crédit professionnel sur six ans réclame près de 19 000 € par an, une somme qui, pour une PME dont la marge nette avoisine 5 à 10 %, suppose de générer entre 200 000 et 400 000 € de chiffre d’affaires supplémentaire chaque année pour seulement être tenue. Un crédit immobilier sur vingt et un ans dilue l’effort autour de 6 800 € par an, que le salaire vient combler quand le loyer ne suffit pas.
L'échéance tombe entière, que le projet réussisse ou non. Le crédit à la consommation détruit le reste à vivre ; le crédit pro suppose une rentabilité forte pour être tenu.
Dans tous les cas, l’obligation est fixe, et une seule partie la porte.
Dette à intérêt
La banque est servie en premier, à coût fixe
Partage du risque (mudaraba)
Le financeur gagne et perd avec l'entrepreneur
Modèle pédagogique (ordres de grandeur). Coût total de la dette : 20 000 € pour 100 000 € sur la durée. Partage du profit par défaut : 60 % entrepreneur / 40 % financeur (négociable). Perte de capital en mudaraba : à la charge du financeur (AAOIFI, standard n°13).
Le financement par le partage inverse ce rapport. Le financeur devient associé : si le projet réussit, il gagne davantage, et s’il échoue, il perd avec l’entrepreneur. Sa rémunération suit le sort réel de l’affaire, à la hausse comme à la baisse. Dans un tel contrat (la mudaraba), le partage du profit se négocie librement, souvent à l’avantage de celui qui travaille, tandis que la perte de capital est portée par le seul financeur, sauf faute de l’entrepreneur (15). Nassim Taleb résume la règle sous le nom de skin in the game (13) : un système est sain lorsque celui qui décide supporte les conséquences de sa décision. L’intérêt permet exactement l’inverse, capter le gain sans porter la perte. Le prêteur encaisse sa marge dès la signature, tandis que la perte éventuelle retombe sur l’entrepreneur.
Une précision s’impose, car la formule « la banque ne perd jamais » est fausse et se retourne contre qui l’emploie. Sur un dossier isolé, la banque perd parfois, lorsqu’un bien se revend sous le capital dû ou qu’un juge efface un reliquat. Ce contre quoi elle ne perd presque jamais, c’est le krach d’ensemble qu’elle alimente en distribuant trop de crédit, puisque l’État renfloue alors les établissements. Les gains sont privatisés au sommet du cycle, les pertes socialisées au creux.
En 2008, ce report de la perte a eu lieu en vrai, et il s’est chiffré en milliers de milliards
Ce report de la perte sur la collectivité n’est pas une vue de l’esprit. Il porte une date, 2008, et la plus grave crise financière depuis 1929 est née précisément de ce refus de porter le risque que l’on crée.
Le montage tenait en une phrase. Une banque prêtait à un ménage à la solvabilité douteuse, le fameux subprime, puis, au lieu de garder ce crédit et son risque à son bilan, elle le revendait aussitôt, empaqueté avec des milliers d’autres en titres négociables, les MBS puis les CDO. Le risque changeait de mains à chaque étage. Celui qui accordait le prêt n’avait donc plus aucune raison de vérifier qu’il serait remboursé : il encaissait sa commission et passait la perte au suivant. La titrisation a industrialisé le vice décrit plus haut, capter le gain sans porter la baisse, à l’échelle d’un système entier.
Le levier a fait le reste. À la veille de sa faillite, la banque Lehman Brothers portait près de trente fois ses fonds propres en actifs (21) : une baisse de 3 % suffisait à l’effacer. L’assureur AIG avait garanti des centaines de milliards de dollars de dettes par des credit default swaps sans provisionner de quoi les honorer, et son seul sauvetage a coûté environ 182 milliards de dollars (22). Quand les emprunteurs subprime ont cessé de payer, la pyramide de dette adossée à de la dette s’est effondrée d’un coup.
Vint la partie que l’on connaît, mais dont on cite rarement les montants. Aux États-Unis, le plan TARP a engagé jusqu’à 700 milliards de dollars d’argent public (23). En Europe, la Commission a approuvé plus de 3 600 milliards d’euros d’aides d’État aux banques entre octobre 2008 et octobre 2009 (24). La France a garanti jusqu’à 320 milliards d’euros de refinancement par la SFEF et injecté 10,5 milliards de fonds propres dans ses six grandes banques par la SPPE (25). Ces sommes furent en grande partie remboursées, je ne prétends pas le contraire. Reste que personne n’a facturé aux banques, au sommet du cycle, l’assurance publique qui les a sauvées au creux.
Le vice est le même aux deux bouts de la chaîne. Du côté de l’emprunteur, l’absence de borne à la dette ouvre la pente vers la servitude. Du côté du prêteur, l’absence de borne à la perte, mais reportée sur la collectivité, ouvre la porte au sauvetage public. Deux fois, la même chose, le refus d’assumer le risque de baisse. La justice que vise l’interdiction ne dit pas qu’aucun profit n’est légitime ; elle dit qu’un profit garanti n’a pas à courir pendant qu’un autre porte seul le réel.
Financer sans intérêt est déjà possible pour entreprendre, encore malaisé pour se loger
La critique reste vaine si elle ne débouche sur rien de praticable. 4 questions suffisent à trier les montages. Connaît-on à l’avance le coût exact de la transaction ? Le financement porte-t-il sur un actif tangible ? Les parties sont-elles exposées de façon proportionnée au sort du projet ? L’opération se noue-t-elle entre l’acheteur et le vendeur, ou fait-elle entrer un tiers qui n’apporte que de l’argent ?
Pour entreprendre, plusieurs voies satisfont déjà ces critères.
- Le financement en capital (crowdequity) fait de l’investisseur un actionnaire, exposé entièrement au destin de la société. Les plateformes agréées relèvent du règlement européen 2020/1503, avec un plafond de levée de cinq millions d’euros sur douze mois (14). C’est la forme la plus proche du partage, puisque l’on gagne et l’on perd avec l’entreprise.
- La mushâraka privée répartit des parts au prorata des apports, dans une société ou une SCI, avec partage des profits comme des pertes et sans aucun intérêt. C’est la voie la plus simple et la moins coûteuse, adaptée à un cercle d’associés ou de proches réellement alignés.
- Les redevances indexées sur le chiffre d’affaires versent au financeur un pourcentage des ventes réelles, nul quand les ventes sont nulles, à la condition stricte que le montant total ne soit jamais dû quoi qu’il arrive.
- Le crédit-vendeur laisse le cédant financer lui-même une part du prix, généralement 10 à 30 %, étalée sur un à trois ans : il évite le prêteur tiers et l’intérêt, et lie le vendeur à la réussite de la reprise. Il reste minoritaire face au crédit bancaire, mais il accompagne des opérations plus solides que la moyenne, l’INSEE mesurant une survie des entreprises reprises supérieure d’environ dix points à celle des créations pures cinq ans après le démarrage (26). Une réserve s’impose : le prix y reste fixe, ce n’est donc pas un partage du risque au sens strict, sauf clause de complément de prix indexée sur les résultats. C’est une vente à paiement différé, recevable de ce point de vue, pas une association.
- Le sukuk finance un actif réel par des certificats de propriété plutôt que par de la dette empilée sur de la dette, et des fonds cotés en euros y donnent accès aux particuliers (27). La réserve est de taille : une large part du marché n’est adossée à l’actif que sur le papier, avec une promesse de rachat au pair qui recrée en douce une garantie de capital. Le président du conseil de conformité de l’AAOIFI jugeait lui-même en 2008 que la majorité des sukuk émis manquaient le vrai partage du risque (28). Le principe est sain, l’exécution se vérifie au cas par cas.
Un montage se présente comme un partage sans en être un, et il faut l’écarter : le financement fintech dit indexé sur le chiffre d’affaires (le revenue-based financing). Le rythme des versements y varie, mais le montant total reste dû, souvent une fois et demie à trois fois la somme prêtée, même lorsque le projet échoue. C’est un partage du calendrier, pas du résultat, autrement dit un intérêt à échéancier souple, et il échoue au critère.
Pour se loger, le tableau est plus étroit, mais moins désert qu’on ne le dit. Voici les voies, de la plus alignée à la plus discutable.
- La vente à terme met face à face un vendeur et un acheteur, sans banque ni intérêt : l’acheteur devient propriétaire dès la signature et règle le prix en mensualités fixées d’avance, sur une durée connue. On l’appelle parfois « viager à terme », mais c’est un abus de langage, car les deux notions s’opposent. Le viager, lui, repose sur une rente versée jusqu’au décès du vendeur, donc sur un aléa, la date de ce décès, que la tradition juridique musulmane examine de près sous le nom de gharar. La vente à terme supprime justement cet aléa, puisque le prix et la durée sont fixés, et se rapproche d’une simple vente à paiement différé entre particuliers (30). La piste est réelle, à faire valider par une personne qualifiée avant de s’engager.
- La location avec rachat progressif, la mushâraka décroissante, est la structure la plus fidèle à l’esprit du partage. Le financeur et l’occupant achètent le bien ensemble, l’occupant verse un loyer sur la part du financeur et lui rachète peu à peu ses parts, jusqu’à devenir seul propriétaire. Sur le papier, c’est la formule idéale. En pratique, aucun établissement ne la propose vraiment à grande échelle en France en 2026.
- La mourabaha immobilière, elle, existe bel et bien en France. Il n’y a pas de banque islamique de plein exercice dans le pays, mais Chaabi Bank, filiale du groupe Banque Populaire du Maroc et agréée comme banque à part entière, la distribue avec son partenaire 570easi (29). La banque achète le bien puis le revend à l’acquéreur avec une marge fixe, connue d’avance. Le procédé est licite pour la majorité des savants, mais cette marge fixe le détache du sort du projet et lui fait manquer le critère du partage, et sa conformité réelle fait débat jusqu’au sein de la finance islamique.
- Le crédit-vendeur immobilier reprend la logique de la vente différée directe, entre vendeur et acheteur, sans prêteur tiers ni intérêt.
- Restent les dispositifs conventionnels d’accession, la location-accession et le bail réel solidaire. Ils abaissent le prix, notamment en dissociant le foncier du bâti, mais l’achat lui-même passe presque toujours par un crédit bancaire classique, à intérêt. Ils allègent la facture, ils ne suppriment pas la riba.
Restent deux bornes sur le terrain religieux. Une fatwa européenne de 1999 autorise, sous conditions, le crédit immobilier classique en Occident, mais elle demeure minoritaire et très contestée, et je la cite sans m’y adosser. L’argument de nécessité (darûra) connaît lui aussi ses limites, car il vise le vital et non le fort désir, et la location reste un toit. La voie cohérente pour la propriété, faite de vente directe, d’achat progressif et de montage privé, existe donc, mais elle demeure étroite et exigeante, et la conformité d’un montage donné revient à un savant qualifié, pas à cet article.
La vraie question n’est pas de savoir si l’intérêt est un mal, mais pourquoi nous finançons presque tout par la dette
Pour qui ne partage pas ma foi, la conclusion se formule sans un seul verset. La question utile n’est pas de trancher si l’intérêt est bon ou mauvais dans l’absolu. Elle est de comprendre pourquoi nos économies financent l’essentiel de leurs projets par de la dette, alors que le partage du risque se révèle à la fois plus robuste et plus juste.
L’interdit m’a d’abord donné un refus. En cherchant sa sagesse, j’y ai trouvé une raison, et cette raison se tient sans la foi. Elle s’adresse à quiconque accepte de regarder l’argent, le risque et la propriété en face.
Avant de regarder le taux d’un financement, demandez qui porte la perte si le projet échoue
La prochaine fois qu’un financement vous sera proposé, ne vous arrêtez pas au taux affiché. Posez la seule question qui décide vraiment de la nature du contrat : si le projet échoue, qui en supporte la perte ? La réponse vous dira si vous signez un véritable partenariat ou une simple obligation de réussir sous peine d’agios. Et pour chacun de vos emprunts passés, la même interrogation mérite d’être reprise : partagiez-vous alors un risque, ou le portiez-vous entièrement seul ?
Objections et réponses
« La valeur du temps justifie l’intérêt. »
La valeur du temps est réelle, et je l’accorde volontiers, mais elle n’a rien de monétaire et n’ouvre aucun droit à un rendement garanti. Ce que l’on peut légitimement rémunérer, c’est l’exposition au sort réel d’un projet, non l’écoulement du temps ni une créance servie en premier quoi qu’il advienne.
« La banque aussi assume ses pertes. »
C’est exact au niveau d’un dossier isolé, où un bien peut se revendre sous le capital dû et un juge effacer un reliquat. L’asymétrie se joue au niveau du système : contre le krach d’ensemble qu’elle alimente en distribuant trop de crédit, la banque est assurée gratuitement par l’État, qui renfloue les établissements avec l’argent public.
« L’emprunteur a signé librement, le contrat est donc juste. »
Le consentement donné sous la contrainte de la survie ou d’alternatives n’est pas un consentement libre. C’est précisément ce qui rendait consentie, et pourtant injuste, la servitude pour dette d’autrefois : des personnes s’y engageaient faute de mieux, ce qui n’en faisait pas un échange équitable.
« La mourabaha n’est que de l’intérêt déguisé. »
Si l’on ne regarde que le prix final, l’objection semble tenir. La structure diffère pourtant sur trois points invisibles dans le taux : la banque achète et détient réellement l’actif avant de le revendre, les intérêts ne se capitalisent pas, et aucune pénalité de retard ne l’enrichit.
« Sans crédit à intérêt, l’économie se bloque. »
Le financement par le partage, qu’il s’agisse de capital ou de mushâraka, finance lui aussi des projets réels, en exposant le financeur à leur réussite comme à leur échec. La question n’est donc pas l’existence d’un financement, mais la manière dont son risque est réparti et ce qu’il finance : des actifs et des projets réels, pas des frais de fonctionnement qui augmentent la dette sans bornes.
« Les banques ne font que prêter l’épargne des déposants. »
C’est l’inverse qui se produit. Une banque crée la monnaie qu’elle prête : elle inscrit le prêt à son actif et un dépôt neuf à son passif, sans puiser dans une épargne déjà là. La Banque d’Angleterre l’écrit noir sur blanc et réfute au passage le vieux schéma du « multiplicateur » des réserves (17). Cela ne signifie pas qu’une banque crée sans limite : elle reste tenue par ses fonds propres, son ratio de levier, sa liquidité et la demande de crédit solvable. La limite n’est pas la réserve fractionnaire, elle est le capital.
Notes
A. Le registre religieux (première section) et le registre séculier (le reste) sont volontairement distincts. L’interdiction relève de la foi ; la sagesse explorée ensuite se défend sans elle.
B. Les montants « entreprise » (surcoût, répartition, effort annuel, chiffre d’affaires à générer) reposent sur un modèle normalisé à 100 000 € empruntés et sur une marge nette de PME de 5 à 10 %. Ce sont des ordres de grandeur destinés à rendre les mécanismes tangibles, pas une comptabilité auditée.
Sources
- Coran, sourate 2, versets 275 à 280 (« Allah a permis le commerce et interdit la riba » ; annonce d’une guerre pour qui persiste).
- Coran, sourate 3, verset 130 (interdiction de la riba « multipliée »).
- Sahîh Muslim 1598, d’après Jâbir (malédiction du consommateur de riba, de celui qui la paie, du témoin et du scribe : « ils sont égaux »).
- Sahîh al-Bukhârî 2766 (la riba parmi les sept péchés destructeurs).
- Code de Hammurabi (v. 1754 av. J.-C.), lois 88 à 92, plafonds de 33 % en grain et 20 % en argent. Contexte : Biblical Archaeology Society, « Ancient Interest Rates ».
- Torah : interdiction du prêt à intérêt entre membres de la communauté (Exode 22 ; Lévitique 25:36-37 ; Deutéronome 23:20-21).
- Sur la condamnation chrétienne de l’usure et l’argument d’Aristote (« l’argent n’engendre pas l’argent ») : LARHRA, « L’interdiction de percevoir un intérêt ».
- Banque de France, le taux de l’usure (plafond légal des taux de crédit).
- Banque de France, enquête typologique sur le surendettement des ménages 2024 (72,9 % des dossiers comportent au moins un crédit à la consommation).
- Adair Turner, Between Debt and the Devil, Princeton University Press, 2015 (le crédit finance surtout des actifs existants et nourrit les bulles immobilières).
- Règles du HCSF depuis 2022 : taux d’effort plafonné à 35 %, durée à 25 ans. Synthèse : Village de la Justice.
- Observatoire Crédit Logement / CSA, durée moyenne des prêts immobiliers (près de 21 ans fin 2024).
- Nassim N. Taleb, Skin in the Game, 2018 (le rendement doit venir de l’exposition au risque, pas de la position).
- Règlement (UE) 2020/1503 sur les prestataires de services de financement participatif (agrément PSFP, plafond de 5 M€ sur 12 mois). Cadre : ACPR.
- AAOIFI, standard charia n°13 « Mudarabah » (le profit se partage selon un ratio négocié en pourcentage du profit réalisé ; la perte de capital est supportée par le bailleur de fonds, sauf faute du gérant).
- Banque de France, « Comment est créée la monnaie ? » (les crédits font les dépôts ; la monnaie scripturale, créée par les banques, dépasse 90 % de la monnaie en circulation).
- Bank of England, « Money creation in the modern economy », Quarterly Bulletin 2014 Q1 (la monnaie est créée par le crédit ; réfutation explicite du multiplicateur monétaire).
- Comité de Bâle (BCBS), cadre du ratio de levier de Bâle III (fonds propres Tier 1 d’au moins 3 % de l’exposition, soit un levier plafonné autour de 33 fois).
- Comité de Bâle (BCBS), approche standard du risque de crédit, chapitre CRE20 (pondération de risque de l’immobilier résidentiel autour de 35 %, entreprise non notée 100 %).
- Banque de France, le secteur financier français face au tournant 2024 (hausse du coût du risque sur les crédits aux entreprises, +6,6 Md€ ; taux de créances non performantes autour de 3,7 % pour les entreprises, 4,7 % pour les PME).
- Yale Program on Financial Stability, dossier Lehman Brothers (levier proche de 30 pour 1 à la veille de la faillite).
- The Balance, « AIG Bailout » (exposition massive en credit default swaps ; sauvetage public d’environ 182 milliards de dollars).
- Département du Trésor des États-Unis, Troubled Asset Relief Program (TARP) (jusqu’à 700 milliards de dollars autorisés).
- Commission européenne, State Aid Scoreboard 2009 (plus de 3 600 milliards d’euros d’aides d’État aux banques approuvées entre octobre 2008 et octobre 2009).
- economie.gouv.fr, l’intervention des États pendant la crise (SFEF : garantie de l’État jusqu’à 320 Md€ ; SPPE : 10,5 Md€ de fonds propres injectés dans six grandes banques, remboursés).
- INSEE, enquête SINE (génération 2010), pérennité des entreprises reprises et créées (survie à cinq ans supérieure d’environ dix points pour les reprises face aux créations pures).
- iShares (BlackRock), $ Sukuk UCITS ETF (accès des particuliers européens aux sukuk via un fonds coté).
- Gulf News, « Sukuk should be equity instruments » (Sheikh Taqi Usmani, AAOIFI, 2008 : une majorité des sukuk émis manquaient le vrai partage du risque).
- IQRA Finance, panorama des offres bancaires islamiques en France (mourabaha immobilière distribuée par Chaabi Bank, agréée ACPR, avec 570easi).
- Crédit Agricole e-immobilier, la vente à terme, alternative au viager (vente à terme : propriété à la signature, prix et durée fixés ; le viager repose sur une rente viagère et un aléa ; « viager à terme » est un abus de langage).
- Code civil, article 1231-6 (les dommages et intérêts de retard sur une dette d’argent consistent dans l’intérêt au taux légal, dus sans preuve d’un préjudice, à compter de la mise en demeure).
- Banque de France, taux d’intérêt légal (6,67 % pour une créance due à un particulier, premier semestre 2026).
- Sur la requalification d’un prêt familial à taux zéro en donation déguisée, quand il n’est ni écrit, ni déclaré, ni remboursé (déclaration au-delà de 5 000 €, écrit au-delà de 1 500 €, procédure d’abus de droit) : guide « prêt familial ».